Dans un futur proche…

— Papa, c’est qui le monsieur dehors ?

Thierry quitta momentanément la cuisine pour aller voir sa fille Maëlle. Celle-ci se tenait sur les genoux, appuyée contre le dossier du canapé, à regarder la neige tomber dehors dans la pénombre nocturne. Les flocons, éclairés par quelques lumières de la maison, prenaient l’apparence d’étoiles tombant du ciel.

— Peut-être le Père Noël ? hasarda-t-il en pensant qu’elle jouait.

Mais elle ne jouait pas. Dans la lumière des torches photovoltaïques qui ornaient son jardin, se détachait une silhouette, sombre, immobile et inquiétante. À son pied, une masse difforme. Ce n’était ni un sac de cadeaux, ni le Père Noël.

— Maëlle, monte dans ta chambre s’il te plaît.

— C’est un méchant ? Tu vas le mettre en prison ?

Thierry lui répondit qu’il ne savait pas, mais insista pour qu’elle montât dans sa chambre. Il regarda l’heure. Marie ne rentrerait pas de l’hôpital avant deux bonnes heures. Il devait être prudent, et ne surtout pas risquer de laisser sa fille sans défense. Mais il devait aussi se débarrasser de l’étrange visiteur avant le retour de sa femme. S’il était dangereux et s’en prenait à elle ?

Thierry retourna rapidement à la cuisine pour éteindre le four. La pizza attendra. Il se dirigea ensuite vers la penderie, ouvrit un tiroir à clé et sortit son revolver de service. Il jeta un nouveau coup d’œil à la fenêtre. Le visiteur se tenait toujours là, sombre, immobile et inquiétant. Et toujours cette masse difforme à ses pieds.

Il ouvrit prudemment la porte d’entrée et pointa aussitôt son révolver vers le visiteur. Le froid qui le saisit lui rappela qu’il était en t-shirt. Il devait contrôler ses tremblements s’il ne voulait pas rater sa cible.

— Qui êtes-vous ? dit-il enfin en crachant de la buée.

Le visiteur ne bougea toujours pas. Mais Thierry jura l’entendre ricaner. Comme il n’obtint pas de réponse, il fit quelques pas de plus pour tenter de mieux voir l’individu. Ce dernier se voilait le visage sous la large capuche d’un sweat délavé. Le manteau qu’il portait était déchiré en plusieurs endroits. Le pantalon trop large devait être un jean autrefois, mais de cela Thierry n’en était pas certain tant il semblait usé et sale.

— Tu m’as l’air perdu. Le squat est de l’autre côté du quartier.

Pas de réponse. Toujours ce petit ricanement. Thierry regarda mieux la masse au pied du visiteur. Il distingua bientôt un bras inerte.

— C’est quoi ça ?

En guise de réponse, le visiteur donne un coup de pied dans le corps gisant à ses pieds, pour le retourner. Thierry en vit enfin la tête, et le reconnut aussitôt.

— Stéphane Leguellec ? « Le chirurgien » ?

— Faut qu’on parle, lui dit enfin le visiteur.

Sa voix résonnait étrangement. Pas tout à fait humaine, comme fabriquée sur ordinateur. Le visiteur se baissa et s’empara du corps pour le porter à l’épaule. Comme il fit mine de vouloir entrer dans la maison, Thierry le visa et s’adressa à lui avec autorité : « T’es chez moi ici. Si tu as une déposition à faire, c’est au commissariat ».

— Faut qu’on parle tous les deux, lui répondit calmement le visiteur.

Thierry ne décela aucune agressivité dans la voix électronique de l’étranger. Pire : elle lui paraissait même agréable. Très déconcertant.

— Et si je n’ai pas envie d’écouter ce que tu as à me dire ?

De nouveau le visiteur ricana : « Oh, je peux t’assurer que tu vas trouver mon histoire très intéressante ». Finalement, Thierry accepta de le laisser entrer à la condition d’enlever la capuche.

— Cela risque de te surprendre.

— Je suis difficile à surprendre.

— Soit. Je t’aurais prévenu.

Le visiteur obtempéra et enleva la capuche. Thierry lâcha un juron et marqua un pas en arrière : « C’est quoi ce bordel ? »

Il avait en face de lui non pas un, mais plusieurs visages réunis en un seul. Comme si le visiteur avait un téléviseur à la place de sa tête, et qu’à l’écran se succédait à toute vitesse plusieurs visages. Des noirs, des blancs, des beurs, des asiatiques… Pourtant, il n’y avait pas de télé sur les épaules, mais bien une tête, ou du moins quelque chose qui en avait la forme. Malgré le défilement des visages, le visiteur n’affichait qu’une seule expression : un sourire bienveillant. Puis la bouche, ou plutôt les bouches s’animèrent pour parler : « On peut entrer maintenant ? »

Thierry eut du mal à trouver la force de parler, tant il était secoué par ce qu’il voyait. Il se ragaillardit toutefois assez rapidement. Son métier de flic lui apprenait à vite se remettre sur pieds en toute circonstance. Même devant l’irrationnel, il se devait de rester professionnel.

— OK. Mais pas de cadavre dans la maison.

Ils déposèrent le corps dans le garage. Thierry en profita pour vérifier rapidement le pouls : « Il est raide. »
Stéphane Leguellec. Un tueur en série qui se faisait appeler « le chirurgien » pour les raisons que vous pouvez imaginer. Thierry suivait l’affaire depuis trois ans et devait bien se l’avouer : le voir mort provoquait en lui un sentiment mêlé de soulagement et de jalousie. Il aurait bien aimé régler lui-même son compte à cette ordure.

— Je ne sais pas qui ou ce que vous êtes, mais merci. « Le chirurgien » n’opérera plus de femmes grâce à vous. Entre nous, quand on voyait dans quel état l’on retrouvait ses victimes, je l’aurais plutôt surnommé « le boucher ». Il n’y avait rien de méticuleux dans ce qu’il faisait.

— Oh, si. Je peux vous assurer qu’il était très méticuleux. Du moins, dans le temps. Ces dernières années, il n’avait plus toute sa maitrise.

Thierry pointa de nouveau son révolver vers le visiteur et lui ordonna d’entrer dans la maison en passant devant lui. Ce qui fit l’individu aux multiples visages, sans opposer de résistance.

— Prenez cette chaise, lui ordonna Thierry tandis qu’il en faisait de même à l’opposé de la table, à une bonne distance du visiteur, tout en gardant son arme pointée vers lui.

Après un moment à dévisager son visiteur, Thierry finit par ne plus faire attention aux multiples faciès qui défilaient. Il se concentra sur les points fixes : les yeux et la bouche. Fruit d’une étrange illusion d’optique sans doute, ceux-ci semblaient même se détacher du reste, comme en 3D.

— Comment vous appelez-vous ?

— Je n’ai pas de nom, lui répondit le visiteur. Du moins, je n’en ai plus depuis plusieurs années.

— Cela commence bien…

— Ce n’est pas de la mauvaise volonté de ma part, mais vous êtes flic et vous savez comment ça se passe dans le milieu. Je suis l’un des vôtres.

— Ah oui ? Quelle division ?

— Une division expérimentale, qui n’existe plus aujourd’hui. On nous appelait le secteur DIX, pour « Division d’Infiltration eXtrême ». Nos missions étant particulièrement périlleuses, nous n’étions que deux : moi-même et Pascal Leclerc, celui qui a imaginé et conçu… notre arme spéciale. Seule une poignée d’officiers étaient au courant de nos opérations et nous transmettaient les ordres de mission à travers toute la France, l’Europe et parfois au-delà. Pascal opérait en régie et moi j’étais sur le terrain. Drogue, prostitution, trafic d’armes, pédophilie, tueurs en série, terrorisme… Nous agissions partout.

— Vous étiez une sorte d’agent double ?

— D’une certaine manière… Disons que j’étais même l’un d’entre eux. Ce que vous voyez, précisa le visiteur en désignant sa tête, me permettait non pas de me créer une nouvelle identité, mais de prendre l’identité du suspect ou d’un complice. Cela va peut-être vous étonner, mais je n’ai fait aucune formation dans la police ou l’armée. J’étais comédien. Le meilleur pour les rôles de composition. C’est ce qui m’a valu d’être recruté. J’avais un don pour interpréter le rôle du personnage, de la posture à la gestuelle, jusque dans la voix. Et ajoutez à cela une bonne capacité à improviser. Au théâtre, mon plus beau rôle a été « Richard III », de Shakespeare. Oui, si la compétition n’était pas si rude, j’aurais pu briller sur scène, ajouta-t-il avec nostalgie.

Le visiteur fit une pause, sans doute gagné par l’émotion que suscitait en lui cette vocation manquée. Thierry en profita lui aussi pour se verser un café.

— Je… Vous voulez un café ? Enfin, je ne sais pas si vous pouvez en boire, avec ce machin sur votre tête ?

— Si. Je prendrai un café avec plaisir.

Thierry lui servit alors une tasse, que le visiteur commença déjà boire sans y ajouter de sucre. L’observer boire en disait long sur l’état d’esprit de la personne. Souvent, les suspects en état de stress avaient du mal à se retenir de trembler en manipulant la tasse, le sucre ou la cuillère. Le visiteur, quant à lui, se montrait tout à fait calme. Ses gestes étaient assurés et lents. Comme pour une visite amicale, jugea Thierry.

— Et… Comment ça marche ce… Comment vous appelez ça ? Un masque ?

Le visiteur posa sa tasse et lui sourit.

— On peut appeler ça un masque, oui. À peu près à l’époque où les tablettes tactiles ont été inventées, une société a mis au point un système d’écran souple. C’est de cette technologie dont nous nous sommes servis en partie. Sous l’écran, ou ma deuxième peau en quelque sorte, se cache une armature bourrée de capteurs. Ainsi mon masque ne reste pas figé. L’écran affiche un visage, et mes capteurs le modifient pour jouer toutes sortes d’expression. Il ne me restait plus alors qu’à m’habiller et me coiffer comme le suspect. À l’époque, cela rendait un effet vraiment bluffant. Très naturel.

— Et aujourd’hui, cela ne fonctionne plus à ce que je vois.

— C’est l’objet de mon histoire. Si vous avez un moment, je vais vous la raconter.

Comme Thierry ne fit pas mine de s’y opposer, le visiteur commença son récit : « Au début, nos missions se couronnaient de succès. Nous opérions de plusieurs manières. Soit je profitais de l’absence du suspect pour entrer chez lui sans éveiller de soupçons dans son entourage. Une violation de domicile pas très légale, je vous l’accorde. Mais cela nous a souvent permis de recueillir des preuves que nous n’aurions jamais pu obtenir autrement. Soit je prenais l’identité d’un de ses complices pour lui faire cracher des aveux.

« Le plus difficile était de jouer le rôle devant la famille du suspect. J’ai souvent été ahuri de voir que le suspect menait une vie d’honnête père de famille, quand en réalité il bossait dans le trafic de drogues ou la prostitution. Dans ces moments-là, je l’avoue, je me serais presque senti coupable de contribuer à la destruction d’une famille en apparence si équilibrée et heureuse. Alors je repensais à tout le mal que faisait leur père, en gâchant des centaines de vies d’adolescents shootés à la drogue, ou de jeunes filles étrangères obligées de se prostituer pour régler leur dette. Qu’est-ce qu’une famille brisée face à des centaines de vies sauvées ? Question à la con, hein ? C’est pour ça que je préférais faire coffrer des célibataires. Au moins, je n’avais pas ce problème de conscience.

« Vous comprenez. J’étais moi-même père de famille. Il m’était difficile de ne pas se projeter à leur place, quand je voyais le gosse du suspect.

« Un jour, on nous a mis sur l’affaire d’un tueur en série vraiment barge. Il violait les femmes puis les ouvrait, vivantes, pour faire… Des trucs vraiment dégueulasses avec leurs organes. Pour lui, le viol classique n’était qu’un viol en surface. Pour posséder compléter sa victime, il les violait aussi de l’intérieur. Je passe sur les détails. Un vrai sadique. Il s’était fait appeler « le chirurgien ».

« Notre mission était de le faire tomber en récoltant des preuves. C’était un malin qui nous échappait toujours, malgré les soupçons qui pesaient sur lui. Alors l’idée était de s’emparer de son identité pour pénétrer chez lui. Le problème, c’est qu’il semblait habiter partout à la fois. En appartement ou en maison, en ville ou dans un village de campagne. Mais presque toujours, il y avait quelqu’un pour surveiller ses arrières. Un concierge, un voisin, un colocataire… Il devait bien les payer ou les faire chanter.

« Une mission d’autant plus délicate que la plupart de ses domiciles ne révélaient rien de son activité criminelle. Il brouillait volontairement les pistes et semblait même s’en amuser. J’avais déjà visité trois de ses résidences. Un matin, je suis entré dans cette maison, plutôt isolée en forêt. Son colocataire ne s’aperçoit de rien et me laisse pénétrer à l’intérieur. J’ai tout de suite senti une atmosphère bien plus glaude et nauséabonde que d’habitude. Pas d’entretien, pas de décoration… De toute évidence, il ne cherchait pas ici à se donner bonne apparence. Je suis persuadé de toucher enfin le but de ma mission.

« J’entre dans une chambre et vois la pièce où il opérait ses victimes. On se serait cru vraiment à l’hôpital. Une salle d’opération très soignée, avec du matériel de professionnel, et une odeur de javel. Cette pièce contrastait complètement avec le reste de la maison. Vraiment barge. Ce type aurait fait le bonheur des psychiatres.

« Mais comme je vous l’ai dit, je suis comédien de formation. Pas flic. Et je n’ai pas certains de vos réflexes, comme d’être toujours sur mes gardes et surveiller mes arrières. D’un coup, je sens un contact froid sur ma nuque. Il est là. « Le chirurgien » pointe son bistouri pile entre deux vertèbres et menace de l’enfoncer assez profondément pour me condamner au fauteuil roulant pour le restant de mes jours. Il me fait pivoter doucement pour me voir. Il est stupéfait par le réalisme de mon masque, mais déteste se regarder en face. Il se met alors en rogne. Il me demande qui je suis, qui m’envoie, il m’insulte et m’accuse de lui voler sa vie… Je ne lui dis rien. Alors, un moment, il fait je-ne-sais-quoi dans mon cou et je m’évanouis.

« Quand je me réveille, je suis sanglé sur la table d’opération. Il a revêtu sa tenue de chirurgien et prépare ses outils. Là, j’ai vraiment flippé. Mais j’ai beau me débattre, ce salaud m’a solidement attaché. Il m’ordonne de se calmer. Il me dit ceci, soi disant comme un conseil d’ami, car, plus je bougerai, plus il me ferait du mal.

« Il veut tenter une nouvelle expérience, me dit-il. Pour me punir de voler la vie des autres. Il… Il m’a… »

Le visiteur se mit à bafouiller, visiblement en proie d’un souvenir horrible. Il semblait lutter pour rassembler ses mots. Si les visages continuaient de défiler sur son masque, Thierry fut impressionné par le réalisme de la souffrance exprimée. Prit par le récit de l’homme masqué, Thierry en oublia même son révolver qu’il ne tenait plus et l’avait posé sur la table.

— Il m’a greffé le masque à mon visage, parvint finalement à dire le visiteur d’un seul souffle.

— Seigneur…

— L’opération a duré près de quatre heures… sans anesthésie.

Un frisson parcourut l’échine de Thierry. Il se demandait comment une personne pouvait réussir à survivre à un tel calvaire. Comme s’il avait entendu sa question, le visiteur lui répondit : « c’est l’espoir de revoir ma femme et mon enfant qui m’a fait tenir le coup. »

Thierry repensa à Maëlle qui devait attendre sagement dans sa chambre. À ce moment, il sentit que lui et le visiteur se comprenaient parfaitement. Alors, sans vraiment savoir pourquoi, il se leva et partit en direction du bar en angle qui occupait un coin de son salon. Il fouilla sous le comptoir et sortit une bouteille de whisky et deux verres à shot. Il revint vers le visiteur qui ne manifestait aucune réticence à l’invitation de Thierry. Il servit alors les deux verres et chacun but doucement une gorgée. Si son chef le voyait traiter avec autant de familiarité un suspect, il en ferait une drôle de tête. Mais merde quoi ! Il était chez lui et entendait gérer cette affaire comme il le sentait. Il ne remarqua même pas que le révolver n’était plus là.

— Et vous l’avez revu, votre famille ?

Les cent visages du visiteur se renfrognèrent. Sa main se crispa autour de son verre. D’une voix chargée de colère, il lui répondit : « Pas tout à fait. « Le chirurgien » était un sadique et n’avait pas fini de s’amuser avec moi.

« Alors qu’il a fini de m’opérer, cet enfoiré me sort comme ça qu’il a oublié de m’anesthésier, et me nargue en me montrant le masque à oxygène. Et comme il s’est mis à rire, allez savoir pourquoi, je me suis mis à rire aussi. Mais jamais je ne me suis entendu rire comme ça. Un rire de dément. Celui d’un fou. Fou de douleur et fou de haine envers ce type. Il m’applique le masque à oxygène et je m’endors.

« Quand je me réveille, je suis seul et les sangles sont défaites. Mon visage me fait souffrir. Comme s’il me brûlait en permanence. Je sens bien que ma chair est à vif et que l’armature de mon masque tire dessus à chacun de mes mouvements. Je dois m’efforcer de ne pas bouger mon visage pour souffrir le moins possible.

« Je sors de la pièce. De toute évidence, je suis seul dans la maison. Aucun bruit, toute lumière éteinte. Le colocataire semble être parti lui aussi. « Le chirurgien » a dû abandonner les lieux. Car, si je l’avais découvert, d’autres pourraient suivre. Mais dans ce cas, pourquoi ne m’a-t-il pas tuer ? Mon instinct me dit qu’il veut encore jouer encore un peu avec moi.

« Dehors, il fait nuit. Sachant que je suis entré dans la maison au petit matin, et que l’opération a duré quatre heures environ, je me rends compte que j’ai dormi toute l’après-midi. Je me mets alors à angoisser en me demandant ce qu’a pu faire « le chirurgien » pendant tout ce temps. S’est-il seulement contenté de partir loin d’ici ? Où est-il resté dans les environs ? Peut-être même est-il encore là, à m’observer quelque part ?

« Je retrouve ma voiture. Je monte à l’intérieur. Cela me fait du bien de retrouver un lieu familier. Je mets le contact. La radio joue The scientist de Coldplay. Les paroles prennent un tout autre sens pour moi. Ô combien j’aimerais remonter le temps moi aussi, pour ne jamais être pénétré dans cette maison. Ma femme me manque. Sans parler de mon gosse. Qu’allons-nous devenir maintenant ? Les nerfs me lâchent et je mets à pleurer en écoutant cette chanson. Plus je pleure, plus mon visage me fait mal. Et plus j’ai mal, plus cela me fait pleurer. Je n’en menais pas large, je l’avoue.

« Il m’a fallu pas mal de temps pour me calmer. Je regarde l’heure. Il est vingt-trois heures trente. Je devais d’abord voir mon collègue. Je ne pouvais pas rentrer simplement chez moi avec ce masque sur la tête. C’est là que je me regarde dans le rétroviseur. J’ai toujours la tête du « chirurgien ». Ma colère éclate en le voyant et je donne un violent coup de poing dans ce maudit reflet. Le rétroviseur est explosé. Et ma main aussi.

« J’appelle Pascal avec mon téléphone. Une fois, deux fois, trois fois… Il ne décroche pas. J’enrage parce qu’on était censé rester en contact pendant mes missions d’infiltration. Je portais sur moi le masque le plus sophistiqué au monde, mais il n’y avait même pas de caméra ou d’oreillette pour communiquer en direct avec mon collègue. Ce devait faire partie des prochains développements, m’avait-il promis. En attendant, on devait se contenter de se téléphoner. On se serait cru dans les années quatre-vingt-dix.

« Je décide alors de rouler jusqu’à la chambre d’hôtel qu’on avait loué pour la mission, dans la ville d’à côté. Je n’avais qu’une seule envie, qui était de rouler à fond la caisse, mais je ne pouvais risquer de me faire arrêter par la police. Avec mon masque, qu’aurais-je donné comme explication ? « J’arrive à l’hôtel. J’entre au numéro trente-quatre. La chambre est en désordre, comme s’il y avait eu de la bagarre. Mais je ne vois pas Pascal. Mais il y a du sang un peu partout. Dans la salle de bain, quand je me regarde dans le miroir, je revois la tête du « chirurgien », comme s’il me narguait. Je crie à mon reflet : « Qu’est-ce que tu lui as fais, enfoiré ? »

« De nouveau, je défoule ma colère en brisant la glace de mes poings. Ce qui n’était pas très malin, je l’avoue. Car en plus du sang dans la chambre, il y avait maintenant le mien qui coulait sur le carrelage.

« Soudain, j’entends quelqu’un demander ce qu’il se passe ici. C’était le voisin de chambre qui venait de rentrer d’une soirée et avait entendu le bruit de mon coup de poing dans le miroir. Il voit du sang sur moi et les autres tâches partout dans la chambre. Il réagit au quart de tour et part aussitôt alerter le gardien de l’hôtel. Je prends moi aussi la fuite.

« Je monte dans la voiture. Cette fois, j’appuie sur la pédale et fonce jusqu’aux bureaux du secteur DIX. Plus rien à cirer des limitations de vitesse. Je suis désormais un fugitif. Je roule pendant trois bonnes heures avant de revenir dans la capitale, là où se trouvent nos bureaux. Avec mon badge, je pénètre dans l’immeuble. Et descend d’un étage. Discrétion oblige, le secteur DIX n’avait même pas le droit à une fenêtre. Nous n’avions droit qu’au local à poubelles, comme je l’appelais. Enfin, un beau local de cent mètres carré quand même, équipés de machines de pointe. Quand je m’hasardais à demander le prix de ces engins, Pascal me répondait : « Trop cher pour les sites de petites annonces en tout cas. »

« J’arrive devant notre local à poubelles donc, et déjà je sens que quelque chose ne va pas. La porte est mal fermée. J’entre avec précaution. Ce que je vais voir, je ne le verrai qu’une fraction de seconde, mais elle m’a paru une éternité : Pascal était là, attaché à une chaise et bâillonné, à me regarder avec des yeux horrifiés. Son ventre avait été ouvert et bourré d’explosifs reliés à un fil. Je n’ai malheureusement que le temps de comprendre ce qu’il se passe. Quand je vois le fil attaché à la poignée de la porte que je viens d’ouvrir, il est déjà trop tard.

« Le souffle de l’explosion me projette violemment contre le mur du couloir que ma tête percute. Une fois de plus, je me retrouve plongé dans les ténèbres. Par miracle, la porte blindée s’est refermée et je n’ai pas été atteint par les flammes. Mais je suis complètement dans les vapes, sonné par le choc. Un pompier me sort de l’immeuble. Mais je ne vois encore personne, ni camions. Mon sauveur retire son casque. « Le chirurgien » est là, à me regarder d’un air furieux : « Tu ne veux pas mourir comme je veux alors ? Très bien. Voyons comment tu vas survivre à ça. » Il sort alors une grosse tenaille et d’un geste aussi rapide que précis, me coupe l’annulaire, celui-là même qui portait mon alliance. Il étouffe aussitôt mon cri avec un mouchoir imbibé de je ne sais quel produit. De nouveau, les ténèbres. Emportez-moi, par pitié, que finisse mon calvaire !

« Quand je me réveille, je suis dans une forêt. La nuit encore. Le sol est jonché de capotes usagées et de seringues. Les bois de Boulogne. Je me lève en grognant. Mon crâne me donne l’impression de vouloir exploser. Un transsexuel m’aborde. Il se met à crier quand je le regarde : « Merde ! Il a quoi ton visage, mec ? »

« Je prends la fuite. Et devant une vitrine, je découvre ce que tu vois maintenant. Mon masque s’est complètement déréglé. Il m’affiche maintenant tous les visages des personnes dont j’ai usurpé l’identité pour mieux les jeter en prison. Triste ironie du sort, hein ? Je dois maintenant vivre en permanence avec ces visages qui me harcèlent pour mieux se venger. Cela dure depuis vingt ans… »

— Vingt ans ! s’exclama Thierry. Mais, vous n’avez rien fait pour vous le faire enlever ? Et votre famille ?

Le visiteur réclama une nouvelle gorgée, qu’il but ensuite d’une traite. Il poursuivit le récit de son calvaire : « Parce que tu crois que je n’en ai pas eu envie, gamin ? Tous les jours, je dois prendre quelque chose pour calmer ma douleur. Mais me le retirer me tuerait encore plus je crois. Ce n’est pas un visage de grand brûlé qu’il faudrait réparer. Si on m’enlevait ce masque, c’est tout le visage qu’on me l’arracherait. Tout, de l’épiderme au muscle. Pas envie de ressembler à un crâne, merci !

« Et quant à ma famille… Elle me croit mort. J’y suis allé dès le premier jour après l’explosion. Je n’avais nulle part où aller. Mais quand j’arrive sur place, je vois une voiture de police garée devant notre maison. Je me cache dans un talus pour écouter ce qu’ils disent, par une fenêtre à moitié ouverte. On annonce à ma femme mon décès dans l’explosion. Ils ont retrouvé mon alliance et mon ADN dans un morceau de doigt. Malheureusement, ils n’ont rien retrouvé du reste de mon corps. De même pour mon collègue Pascal. J’entends encore ma femme crier. Je n’avais qu’une envie, qui était de sortir de ma cachette, là, maintenant, et leur révéler la vérité. Avec le recul, je me dis que c’est ce que j’aurais dû faire. Quelqu’un aurait bien fini par me croire. Mais sur le coup, je n’ai pas réfléchi. Si j’étais arrivé plus tôt, s’ils ne lui avaient pas déjà annoncé mon décès, sans doute l’aurais-je fait. Mais il était trop tard. Ils venaient d’ouvrir en elle une plaie béante. Lui révéler la vérité ne risquait-elle pas de la tuer ? Et mon enfant ? Que penserait-il d’un père dont il ne pourrait jamais regarder le visage ?

« Alors je suis parti. Quelque part, je me disais que c’était peut-être mieux comme ça. Mais je n’allais certainement pas m’éclipser aussi facilement. Je me suis juré de me venger. Alors je l’ai traqué sans relâche, attendu le bon moment et des preuves suffisantes pour le faire inculper. Jusqu’à aujourd’hui. »

Thierry regardait le visiteur avec un étrange regard. Comme s’il était horrifié parce qu’il venait de comprendre, et ne voulait pas l’admettre.

— Pourquoi moi ? lui demanda-t-il enfin.

Le visiteur se leva tranquillement et contourna la table. Par réflexe, Thierry se redressa afin de ne pas se retrouver en situation d’infériorité. Alors, l’homme sans visage, ou aux cent visages, selon le point de vue que l’on adopte, dégagea doucement le pendentif que portait Thierry derrière sa chemise entrouverte : une alliance argentée cernée d’or.

— Parce que ton visage est un peu le mien.

Combien de temps restèrent-ils là, à se regarder, sans mot dire ? Thierry tentait de voir au-delà des visages sur le masque, pour reconnaître son père, quelque part, dans une expression ou quelque chose qui n’appartiendrait qu’à lui et dont il se souviendrait. Son regard. Bienveillant, doux et autoritaire. Un savant mélange que Thierry reconnût.

— Je… Je ne sais que dire, dit le fils.

— Ne te sens pas obligé de parler alors, répondit le père.

Un bruit dans le garage les fit sursauter. Thierry repensa aussitôt au « chirurgien » : « Je croyais qu’il était mort ? »

— Je n’ai rien dit de tel. Gamin, ne fais pas les mêmes conneries que ton père. Soit plus vigilant. Tu n’as pris son pouls que deux secondes. Or, cela faisait des heures que je le traînais dans la neige. Avec le froid, son pouls a ralenti. Et il y a autre chose…

« Le chirurgien » sortit en trombe du garage et débarqua dans la cuisine. Il s’était armé d’une hache. Le sang qui l’inondait et les yeux exorbités de haine procuraient à son visage un air encore plus démoniaque. À ce moment précis, Maëlle descendit l’escalier. « Le chirurgien » la vit venir et son intention ne trompa personne. Il n’était qu’à quelques pas d’elle. Si tentant…

Alors il courut vers elle. D’un geste précis et assuré, le visiteur dégaina et tira. Une balle dans la tête. Sa dernière monnaie.

— Ne te fais jamais voler ton flingue, gamin.

« Le chirurgien » s’écroula aux pieds de Maëlle qui se mit alors à hurler. Thierry courut vers sa fille et la prit dans ses bras pour la consoler. Alors qu’elle sanglotait et réfugiait sa tête contre sa poitrine, Thierry se retourna pour dire quelque chose à son père, mais il n’y avait plus personne. Juste un révolver encore fumant, posé sur la table. Et une fenêtre ouverte.

L’homme sans visage, ou aux cent visages, selon le point de vue que l’on adopte, était déjà reparti dans les ténèbres. Qu’elles l’emportent donc, par pitié, pour mettre fin à son calvaire.

Paul A. Garance, 2013.

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